Habiter, cuisiner. Nul besoin de rappeler que la moitié de la somme en deux volumes naguère élaborée par Michel de Certeau et consort 1 y est consacrée pour admettre qu'il s'agit bien là de deux fondamentales données à la perpétuelle invention de notre quotidien. Et les architectures de cageots de Sylvie Macia-Diaz (Verviers, 1968), qui ont fondé pour bonne part, au même titre que le jeu, sa démarche et pratique artistique en sont une très belle et métaphorique synthèse. Ses villas, Pedrena ou Pilotis pour les nommer, ses garages, abris de fortune et tours modernistes, de la maquette à l'échelle réelle, sont autant d'habitats et de refuges bâtis en bois léger et déroulé, ces cagettes à claires-voies destinées aux transports des denrées alimentaires. La villa Pilotis, somme toute, ce n'est que douze cageots de pommes, quinze cagettes de fraises et trois bourriches à huîtres, mais aussi une installation lacustre plantée en plein milieu d'une piscine de fortune, frêle construction économe et nomade. Ses trois tours, comme des cages à poules, sont empilements de cageots, morceaux de vitres et chutes de vinyle ou de tapis, tandis qu'abris et garages, construits eux à échelle réelle, cageots et palettes agencés, auraient pu l'être par une bande de gamins, experts du cordeau toutefois, sur un marché après le départ des maraîchers. Nous pourrions de ces architectures être, au propre comme au figuré 2 les usagers. Certains l'ont d'ailleurs été, sur la plage d'Ostende, réduisant un abri "vue su mer" à peine érigé à un tas de cendres, précipitant l'éphémère de la production et ce qui devait résulter de toute façon tant de l'abri que du matériau mis en œuvre.
Lorsqu'elle bâtit ainsi dans l'espace, nécessité intérieure de créer un événement extérieur, de se servir de l'espace existant, d'entrer dans cet espace avec une intention nouvelle qui nécessite un langage approprié, objet d'expérience, Sylvie Macias-Diaz, à l'image même de cette démarche, arpente l'espace public dans lequel elle insinue ainsi un espace privé particularisé, se comportant comme une architecte, voire une sociologue de son propre imaginaire, assignant dans ses plans, des dessins qui accompagnent les projets, des fonctions, des programmes spécifiques à ses architectures fragiles. Lorsqu'elle imagine la maquette d'un igloo, cette fois avec de la paraffine, paradoxe de la création d'une nomade architecture du froid par un procédé réclamant la chaleur domestique du fourneau, elle l'accompagne d'une série de dessins tout aussi frêles, ethnologue de circonstance rassemblant une imaginaire documentation et les témoignages, du parka de madame aux filets de pêche de monsieur, relatifs au quotidien des occupants du lieu. Les "on disait que" et le "comme si" ont grande importance. Et ces programmes n'ont rien d'innocents, assignant à ses villas par exemple, une fonction des plus bourgeoisement conformiste, alors que sa poétique en appelle peut-être à d'autres destinées plus collectives et généreuses, sans doute tout aussi conformes d'ailleurs. Il y a dans bon nombre d'œuvres chez elle un point de rupture, un basculement inattendu, une situation critique. Suite de trois dessins, un paon coloré, en pleine parade, plumes en roue, finit par déflagrer. Paon, paon, pan! C'est du sujet à son éclatement, à sa dissolution
Car l'utilisation du cageot n'est en soi pas plus innocente. Assigné à une mission transhumance, contenant signifié par son contenu de consommation hypertrophiée, il est surtout résidus et rebus, fort peu recyclé 3 . L'artiste transforme la pauvreté du matériau, produit sériel et manufacturé, légèreté touchant au dénuement dans sa masse en territoire existentiel, en terrain habité, intercède à sa reconversion, opérant une métaphore qui n'est pas que symbolique. En fait, analyste du réel dans ses composantes sociétales, dans une critique de la modernité qu'elle rédime d'ailleurs conférant à ses architectures un caractère très organique, Sylvie Macias-Diaz, replante de la subjectivité. Les Trois Ecologies de Félix Guattari 4 , reliant dans un même processus d'expérimentation, l'environnement, le social et la créativité, production d'une auto-subjectivité enrichissant de façon continue tout rapport au monde, ne sont vraiment pas loin.
Surabondance et cageots, précarité et abris de fortune, Sylvie Macias-Diaz parlant de ses architectures, a régulièrement évoqué le nomadisme des cases Massaïs construites en argile, bouse, rameaux et végétaux, ou encore les lagals Somaliens, ces démontables carcasses de peaux et de branches, délocalisant là ses intentions, utilisant un référant pour le moins inattendu lorsqu'on bâtit dans l'espace des architectures pour le moins modernistes. L'espace est en effet à décoloniser. Cet aspect critique du matériau mis en œuvre, l'artiste en usera à d'autres occasion : dans la construction, par exemple, d'un jouet surdimensionné, un de ces trucks d'outre-atlantique, rugissant arracheur d'asphalte, lui aussi transporteur de bien de consommation, bricolé à taille réelle et pour lequel elle utilisa des fûts de pétrole en guise de train de roulage, redimensionnés à l'échelle de canettes d'alcool, lorsqu'il s'agît de répliquer l'objet à sa taille de toy ou de jouet. À l'ancienne gare de Tours et Taxis à Bruxelles, pour l'exposition Ici et Maintenant, Belgian System, elle récupéra de grandes grilles qui servaient encore à une époque pas si lointaine à clôturer et séparer les marchandises en fonction de leur nature, de leur origine, de leur destination, afin de les ériger en double cage dédaléenne, rappelant par là ses préoccupations architecturales aboutissant à une structure légère et autonome. Allusion coloniale et historique, au creux de cet univers carcéral se trouvait une girafe lilliputienne, un jouet de plastique, penchant le cou vers une soucoupe de porcelaine vide comme pour s'y désaltérer. Paul Ardenne écrit dans l'ouvrage précité à propos de l'Artiste et du Politique 5 , qu'on est décidément entré dans une ère de critique opportune, non pas occasionnelle, mais prenant l'opportunité en compte. "Les artistes les plus lucides sont ceux qui se sont installés dans la réalité, qui la travaille à l'intérieur à petits coups de pic, à contresens de l'idéologie du moment et de l'œuvre majeure prétendument incarnation de vérité et de justice", écrit-il. On l'admettra à tout le moins évoquant cette intervention in situ ou encore, pour revenir à Honoré d'O, ce formidable "All the details extended en fractures recomposées", qui fait aussi état de l'endémique pauvreté du Népal et de sa fragilité. Et l'on y ajoutera la poétique en sus de la conscience critique.
Focale lilliputienne de la petite girafe de plastique, le jeu, chez Sylvie Macias-Diaz est une façon de recycler le monde 6 . Assemblages de cartons, de plastiques récupérés, désossés dans un premier temps, reconfigurés ensuite, elle a également imaginé des jouets à foison, des univers installés à même le sol où se côtoient sexe en cabochons de plastique et turbines composées de fourchettes à frites, téléphones de carton et tank né d'une boîte à pralines, des pendus pansés, des cordes à sauter, des armes de guerre et des fusées, des lunettes spatiales et des monoplaces, des avions et des buildings de verre 7. Un monde de récupération dont le caractère agressif ne manque pas de surprendre. Présumée innocence d'un monde enfantin. Le recyclage est déjà un jeu en soi mais le jeu, ici, déstabilise et entraîne un basculement du monde et de sa réalité, désarmante lucidité des fictions enfantines où l'on disait que j'étais Fangio, que je roulais trop vite sur le circuit et que j'avais un accident.
Souvenir des jeux d'enfants et des décalcomanies à reporter sur des décors préimprimés, l'artiste de la même façon revisite depuis peu les modèles convenus de la vie moderne et de la condition de la femme à la maison. Réutilisant des modèles de revues de décoration des années 50, y insinuant en calques et transparence de petites bonnes femmes nues ou habillées oisives ou dans l'activité des gestes de la quotidienneté. Notes de bon goût et de style, signifiance des couleurs, conseils à l'usage d'une domesticité bien étudiée et d'un bonheur conforme en tous points, nous sommes loin des macro perspectives du féminisme des années soixantes. La vie, la femme, seraient-elles décalquées ? La question, avec ironie, est justement posée.
Jean-Michel Botquin
1 Michel de Certeau et alii, L'invention du quotidien, Gallimard, folio Essais, 1994 pour la dernière édition
2 Au figuré, l'idée est venue à l'auteur de cet essai d'être locataire de la Villa Pilotis dans un "Journal léger et inédit d'un locataire témoin de la Villa Pilotis", texte édité numériquement, Liège, 1999.
3 À titre d'exemple, le gisement des cagettes en France est de 0,45 millions de tonnes par an; on estime actuellement, toujours en France, le parc de palettes à 60 millions d'unités.
4 Félix Guattari, Les Trois Ecologies, Galilée, Paris, 1989
5 Paul Ardenne, L'art dans son moment politique, écrits de circonstance, La Lettre Volée, Bruxelles, 1999
6 Voir à ce sujet, les notes du romancier Nicolas Ancion à propos de ces travaux : "On disait que… " dans Dietsche Warande & Belfort, fév. 2002 pour la version néerlandaise, Cependant n°2, avril 2002, pour la version originale française.
7 C'était stupéfiant, le 11 septembre 2002 vers 15h, Sylvie Macias-Diaz installait ses jouets recyclés, dont des avions, des tours en verre, des tanks, des armes et des radars, sur le sol d'un espace d'exposition.
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